Depuis fin 2019, Hugues de Maussion est le DSI de GeoPost/DPDgroup, le réseau international de livraison de colis du groupe La Poste. Acteur et témoin de premier plan de la transformation du secteur de la logistique, il évoque notamment dans cet entretien la place croissante des données dans les métiers du transport. (Photos Thomas Léaud)

CIO : pour commencer, pouvez-vous nous présenter GeoPost/DPDgroup et sa place au sein du groupe La Poste ?

Hugues de Maussion : DPDgroup ou GeoPost est la branche du groupe La Poste qui gère les transports de colis de moins de 30 kg à l’international. Nous sommes implantés dans plus de cinquante pays, avec une forte présence européenne et une approche multi-marques, à travers DPD, Chronopost, Seur en Espagne, BRT en Italie par exemple. En 2021, nous avons réalisé un chiffre d’affaires de près de 15 milliards d’euros, pour plus de 2 milliards de colis transportés dans le monde.

Comment est organisée la fonction informatique ?

GeoPost a une organisation assez atypique avec un modèle décentralisé de fédération, et une autonomie très importante pour les filiales et un esprit entrepreneurial encouragé dans les business units et les pays. L’organisation informatique reflète ce modèle. Chacun de nos pays a sa propre organisation informatique relativement autonome pour garder la proximité avec le terrain et les métiers. Cependant, nous avons aussi une DSI centrale dont j’ai la responsabilité, avec deux grandes facettes.

La première concerne tous les sujets régaliens : la conformité, la sécurité, les standards d’interopérabilité entre les filiales… Par exemple, nous avons un certain nombre de normes à respecter sur les étiquettes et sur l’information qui circule d’un système à l’autre afin que les colis soient pris en charge sur toutes les machines de tri. La seconde, plus récente, porte sur les données opérationnelles. Nous avons créé un backbone de data pour collecter celles liées au tracking dans toutes nos filiales. Il connecte en temps réel les différents systèmes d’information, afin d’avoir une visibilité globale sur le statut des colis.

Nous fournissons également des solutions aux filiales, dans une logique de modules ou de produits supportés par des équipes de développement. Sur ce volet, nous avons adopté une approche beaucoup plus pragmatique, en cherchant le meilleur outil, d’où qu’il provienne. Souvent les grandes filiales disposent de solutions IT assez sophistiquées, tandis que d’autres, plus petites, avec moins de moyens, s’équipent de solutions fournies par le groupe.

Toutefois, le curseur tend à se déplacer un peu. Nous essayons d’aller vers davantage de convergence, pour éviter les doublons. Sur certains sujets stratégiques, nous optons aussi pour un développement en central afin d’aller plus vite, comme dans le cas du backbone data. Nous menons un dialogue permanent et constructif avec les filiales, afin de préserver ce modèle de responsabilisation. Garder notre ADN tout en centralisant certains sujets exige un habile équilibre.

Nous disposons aussi de centres de développements en propre en Hongrie et en Pologne. Etre présents physiquement dans différents pays nous offre d’ailleurs une bonne traction sur ces marchés, en nous donnant plus de pertinence dans nos services et en garder le contact avec les opérations. Par exemple, le cash on delivery est très présent en Europe de l’Est alors que dans les pays baltes, les consignes sont très développées.

Depuis plusieurs années, le groupe est engagé dans une transformation digitale rapide, avec de plus en plus de services numériques. Quels en sont les grands moteurs ?

En raison de notre activité de transport de colis, nous sommes présents sur pratiquement tous les secteurs de l’économie, et nous interagissons aussi énormément avec nos grands clients du e-commerce. Cette adhérence entraîne un niveau d’exigence très élevé. Nos grands clients attendent par exemple que nous leur proposions des APIs, d’où notre approche très modulaire du système d’information. Nous opérons à la frontière entre ce monde digital et un monde très physique, celui de la logistique. Pour nous, la digitalisation n’est pas une question de transformation, mais une question existentielle.

Nous sommes aussi sur un marché où tout se négocie au centime près. Le transport de colis, ce sont des marchés de volumes, où les coûts se gèrent de façon très fine. C’est aussi ce qui conditionne notre succès.

Hugues de Maussion, DSI de GeoPost/DPDgroup : « notre projet de backbone data, baptisé Fast Track, a été bâti sur des composants entièrement open source. »

En quoi consiste le projet backbone data que vous avez évoqué ?

GeoPost / DPDgroup est au départ un acteur du transport, mais il devient aujourd’hui une entreprise de services et de données. Cela signifie qu’il nous faut des données de qualité, en grande quantité et en temps réel. Dans ce but, nous avons choisi de développer nous-mêmes une solution. Nous avons une forte culture du « make ». Nous développons beaucoup d’outils nous-mêmes, avec des composants open source très modularisés et en nous appuyant sur les méthodes des grands acteurs de la technologie, devops, tests et déploiement automatisés, industrialisation… Nous privilégions la capacité des systèmes à passer à l’échelle et la résilience, et nous cherchons à être agnostiques entre ce qui est fait sur site ou pour le cloud. Nous sommes une DSI de technique, et nous en sommes fiers.

Concernant le projet de backbone, baptisé Fast Track, celui-ci a été bâti sur des composants entièrement open source, avec des technologies événementielles comme Kafka. C’est un système transactionnel, qui fonctionne en 24×7 avec des niveaux de service élevés. Nous l’avons construit il y a environ deux ans, mais c’était un projet au long cours, car il a fallu le déployer dans toutes les filiales dans tous les pays. Aujourd’hui c’est chose faite. Elles sont toutes connectées à ce backbone. Et nous allons y ajouter d’autres informations que le tracking pur. Ce socle ouvre la voie à des sujets autour des data sciences ou de l’intelligence artificielle. Ce backbone permet aussi à certains grands clients de s’interfacer avec notre système en un seul endroit.

Nous avons essayé de faire les choses dans le bon ordre, en commençant par la collecte de l’information, pour obtenir des données fiables dans un même endroit. La qualité de ces data est pour nous un sujet essentiel, avec un impact direct sur la productivité et la qualité de nos livraisons. Une adresse qualifiée permet, par exemple, la géolocalisation ou l’optimisation de tournées. Grâce à Fast Track, nous disposons d’un champ d’application immense sur l’optimisation de nos processus.

De plus, nous avons accès aujourd’hui à une puissance de calcul quasi illimitée, qui lève certains verrous d’utilisation. Là où l’Ancien Monde faisait uniquement du mode batch (traitement différé, NDLR), nous pouvons désormais envisager de nombreux traitements en temps réel, comme le redressement d’adresses, l’enrichissement de données ou le calcul des distances parcourues. Et nous pouvons associer les deux types de traitements sur notre infrastructure. Cela nous a permis par exemple de déployer dans l’ensemble de nos entités un outil dénommé Predict, initialement lancé par notre filiale anglaise. En se basant sur les adresses fournies par nos clients, celui-ci calcule avec divers algorithmes le meilleur chemin à parcourir et il permet d’indiquer au destinataire à quelle heure la livraison va avoir lieu, à l’heure près. Predict s’est révélé très bénéfique en termes d’expérience client, tout en offrant des gains économiques pour le groupe.


Hugues de Maussion, DSI de GeoPost/DPDgroup : « nous axons tous nos outils groupe sur Kubernetes. »

Cette puissance de calcul illimitée, c’est notamment grâce au cloud public. Quelle est votre position par rapport à ce marché ?

Nous considérons que les conditions d’une parfaite interopérabilité ne sont pas encore réunies. Nous travaillons avec les trois grands fournisseurs selon les cas d’usage, mais nous essayons de faire le maximum de choses de façon indépendante. Ainsi, nous axons tous nos outils groupe sur Kubernetes afin de préserver l’interopérabilité, de pouvoir plus facilement choisir quel outil garder chez nous et lequel mettre sur le cloud. Nous développons nos applications pour le cloud de façon générique, et puis nous panachons. C’est aussi ce qui nous permet de rester compétitifs d’un point de vue économique.

La transition énergétique est l’un des grands enjeux des transports. Quel rôle peut jouer l’IT dans ces sujets de développement durable, et même plus largement dans les démarches RSE du groupe ?

Dans un métier de transport, la part de l’informatique dans l’empreinte carbone reste faible. Nous actionnons bien entendu les leviers de développement durable, sur l’achat d’équipements, les comportements, etc. Nous travaillons aussi sur l’optimisation de nos opérations métiers grâce à l’informatique : ces aspects ont un impact beaucoup plus élevé que la réduction de nos usages numériques et la consommation des serveurs.

La transition énergétique et le développement durable sont parfois vus comme des contraintes. Nous cherchons à en faire des avantages compétitifs. Nous avons l’ambition très forte d’être « zéro émission nette » en 2040. Cela nécessite un gros travail d’optimisation, pour prendre en compte toutes les contraintes de circulation dans les villes, instaurer des logiques de microdépôts, et surtout déployer des modes de transport et de livraisons à faibles émissions.

Le constat est le même avec les différentes régulations internationales et les enjeux de conformité. Le RGPD par exemple est un sujet de premier plan pour nous, enraciné dans notre ADN d’entreprise française avec un actionnaire public. Il correspond à une façon européenne de faire du business, associée à une responsabilité accrue par rapport à nos clients. Faire attention à leurs données, travailler dans des conditions éthiques, éviter de livrer des produits interdits, tout cela peut être un différenciant pour nous. Tous ces sujets sont de vraies préoccupations partagées par l’ensemble du comité exécutif. Nous considérons que nous avons un rôle à jouer dans la société.


Hugues de Maussion, DSI de GeoPost/DPDgroup : « le recrutement des talents peut facilement basculer dans une logique de cercle vicieux ou de cercle vertueux. »

Le fait d’être une DSI de technique, comme vous l’avez évoqué, nécessite de disposer de compétences souvent assez pointues, donc plus rares sur le marché. Comment les attirez-vous ?

Lorsqu’on construit tout soi-même, il faut recruter sur le marché des profils de haut niveau, et cela a un prix. Pour les attirer, nous essayons de donner du sens à notre métier. Le groupe La Poste est ainsi devenu une entreprise à mission en 2021. Nous cherchons aussi à être très modernes dans notre informatique : le recrutement peut en effet tout aussi facilement basculer vers un cercle vicieux ou, à l’inverse, un cercle vertueux. Si une entreprise a laissé son système d’information vieillir, avec des technologies datées, plus personne ne veut les maintenir, les fabricants augmentent les prix et vous n’attirez plus personne. À l’inverse, si vous investissez dans votre stack technologique, avec des cycles de décision courts et les dernières technologies, si vous faites les choses vous-même avec des méthodes de travail agiles, que l’organisation est peu hiérarchisée et qu’en plus le secteur est intéressant, alors vous arrivez à trouver des profils de qualité.

Nous avons peu de turn-over et nous bénéficions d’un certain effet « waouh », car GeoPost est une entreprise française qui fait de la technologie et connaît le succès au niveau mondial. Mais l’on peut vite tomber du mauvais côté de la force si l’on n’investit plus assez. Il faut être très prudent lorsqu’on se lance dans un exercice de comparaison des dépenses IT, car sous-investir, c’est prendre le risque de la double peine : in fine, cela coûte  cher et vous ne parvenez plus à recruter.

Pour finir, qu’appréciez-vous dans votre rôle actuel de DSI ?

D’abord le fait que ce soit un environnement proche du business, où l’on travaille pour les clients ou sur le parcours d’un colis. La fonction SI n’est pas isolée. Au sein de GeoPost, nous avons une forte proximité avec les métiers et une vraie culture d’entreprise. Je fais également partie du comex, c’est très gratifiant en tant que DSI d’avoir le même poids que mes homologues des autres fonctions. Le métier gagne en importance, il devient de plus en plus technologique, tout en restant une fonction très transverse.

Aurélie ChandezeL’article original est à retrouver sur le site de notre publication sœur CIO.